La crise mondiale des inégalités atteint de nouveaux sommets. Les 1 % les plus riches possèdent désormais davantage que les 99 % restants. Ils font usage de leur pouvoir et de leurs privilèges pour biaiser le modèle économique et creuser le fossé entre eux et le reste de la population.


Un réseau mondial de paradis fiscaux a permis aux plus riches de cacher quelque 7 600 milliards de dollars. La lutte contre la pauvreté est vaine si la crise des inégalités n’est pas résolue. | (Source oxfam.org)

« Le patrimoine cumulé des 1 % les plus riches du monde a dépassé l’an dernier celui des 99 % restants, selon une étude de l’ONG britannique Oxfam réalisée à l’approche du forum économique mondial de Davos (Suisse), et publiée lundi 18 janvier. » | (Source : lemonde.fr)

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Intitulé « Une économie au service des 1 % », ce rapport montre que le patrimoine de la moitié la plus pauvre de la population mondiale s’est réduit de mille milliards de dollars depuis 2010. Cette baisse de 38 % s’est produite alors même que la population mondiale augmentait de 400 millions de personnes. Dans le même temps, le patrimoine des 62 premières fortunes mondiales a augmenté de plus de 500 milliards de dollars pour atteindre un total de 1 760 milliards. Le rapport montre également que les inégalités frappent les femmes de manière disproportionnée, avec seulement neuf femmes contre 53 hommes parmi ces grandes fortunes.

Les dirigeant-e-s du monde parlent de plus en plus de la nécessité de lutter contre les inégalités et, en septembre dernier, ils se sont fixé l’objectif de les réduire. Pourtant, l’écart entre la frange la plus riche et le reste de la population s’est creusé de façon spectaculaire au cours des douze derniers mois. À la veille de la rencontre de Davos de l’an dernier, Oxfam avait prédit que les 1 % posséderaient plus que le reste du monde en 2016. Cette prédiction s’est en fait réalisée dès 2015 : un an plus tôt.

Oxfam réclame des mesures urgentes pour faire face à la crise des inégalités extrêmes, qui menace de faire reculer les progrès accomplis dans la lutte contre la pauvreté au cours de ce dernier quart de siècle. En priorité, l’ONG appelle à mettre fin à l’ère des paradis fiscaux, qui a vu de plus en plus d’entreprises et de particuliers recourir aux centres offshore afin d’éviter de verser leur juste contribution à la société. Cette pratique prive les États de précieuses ressources nécessaires pour lutter contre la pauvreté et les inégalités.

Winnie Byanyima, directrice générale d’Oxfam International, qui assistera de nouveau à la rencontre de Davos, après l’avoir co-présidée l’an dernier, déclare : « Il est tout simplement inacceptable que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne possède pas plus que quelques dizaines de personnes extrêmement fortunées.

« Les dirigeant-e-s du monde s’inquiètent de l’aggravation de la crise des inégalités sans pour autant prendre des mesures concrètes. Le monde est devenu beaucoup plus inégalitaire et la tendance s’accélère. Nous ne pouvons pas continuer à laisser des centaines de millions de personnes souffrir de la faim, alors que les ressources qui pourraient les aider sont amassées par quelques personnes en haut de l’échelle.

« J’exhorte les gouvernements, les entreprises et les élites réunies à Davos à contribuer à mettre fin à l’ère des paradis fiscaux, lesquels alimentent les inégalités économiques et empêchent des centaines de millions de personnes de sortir la pauvreté. Les multinationales et les grandes fortunes ne suivent pas les mêmes règles que l’ensemble de la population, refusant de payer les impôts dont la société a besoin pour fonctionner. Le fait que 118 grandes entreprises sur 201 soient présentes dans au moins un paradis fiscal montre qu’il est temps d’agir. »

En 2015, les pays du G20 ont décidé de mettre un frein à l’évasion fiscale des multinationales dans le cadre de l’accord BEPS, mais ces mesures ne vont guère aider les pays les plus pauvres et c’est à peine si elles tiennent compte des problèmes posés par les paradis fiscaux.

On estime que 7 600 milliards de dollars de capitaux privés sont détenus sur des comptes offshore, ce qui représente un douzième de la richesse mondiale. Si des impôts étaient payés sur les revenus générés par ces avoirs, les États disposeraient de 190 milliards de dollars de plus par an.

Selon les estimations, 30 % des avoirs financiers africains seraient placés sur des comptes offshore, ce qui représente un manque à gagner fiscal de 14 milliards de dollars par an pour le continent. Cette somme suffirait à couvrir les soins de santé maternelle et infantile qui pourraient sauver 4 millions d’enfants par an. Elle permettrait également d’employer suffisamment d’enseignant-e-s pour scolariser tous les enfants africains.

Neuf entreprises partenaires du Forum économique mondial sur dix sont présentes dans au moins un paradis fiscal, alors que l’évasion fiscale des multinationales coûterait au moins 100 milliards de dollars par an aux pays en développement. Les investissements privés dans les paradis fiscaux ont pratiquement quadruplé entre 2000 et 2014.

Si les dirigeant-e-s du monde souhaitent vraiment atteindre l’objectif d’éliminer l’extrême pauvreté d’ici à 2030, qu’ils se sont fixé en septembre dernier, il sera essentiel de permettre aux États de percevoir les impôts qui leur sont dus par les entreprises et les grandes fortunes.

Bien que le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté ait diminué de moitié entre 1990 et 2010, le revenu annuel moyen des 10 % les plus pauvres a augmenté de moins de 3 dollars par an au cours de ce dernier quart de siècle. Pour chacune de ces personnes, cela revient à une augmentation de son revenu quotidien de moins d’un cent par an.

Si les inégalités ne s’étaient pas aggravées au sein des pays entre 1990 et 2010, 200 millions de personnes supplémentaires auraient pu sortir de la pauvreté.

La montée des inégalités s’explique également par une autre des grandes tendances mises en lumière dans le rapport d’Oxfam : la réduction de la part du revenu national revenant aux travailleuses et travailleurs dans quasiment tous les pays développés et la plupart des pays en développement et le fossé grandissant entre les hauts et les bas salaires. Les femmes représentent la majorité des bas salaires à travers le monde.

En revanche, les personnes déjà fortunées ont bénéficié d’un taux de rendement du capital (intérêts, dividendes, etc.) constamment plus élevé que le taux de croissance économique. Cet avantage a été accentué par le recours aux paradis fiscaux. C’est là probablement l’exemple le plus frappant que donne le rapport de la façon dont les règles du jeu économique ont été remaniées pour excessivement développer la capacité des riches et des puissant-e-s à asseoir leur richesse.

Oxfam réclame des mesures de lutte contre les paradis fiscaux dans le cadre d’une attaque des inégalités sur trois fronts. Les mesures visant à récupérer les milliards de dollars escamotés dans les paradis fiscaux devront s’accompagner d’un engagement, de la part des gouvernements, d’investir dans la santé, les écoles et les autres services publics essentiels qui font une si grande différence dans la vie des plus démuni-e-s.

Les gouvernements doivent également prendre les mesures nécessaires pour garantir que le travail rémunère équitablement les travailleuses et travailleurs à tous les échelons, ce qui implique notamment de faire évoluer le salaire minimum vers un salaire décent et de réduire l’écart salarial entre les femmes et les hommes.

« Les plus riches ne peuvent plus prétendre que leur fortune bénéficie à la société. En fait, leur extrême richesse est symptomatique d’une économie mondiale malade. La récente explosion des grandes fortunes s’est faite au détriment du plus grand nombre, en particulier des personnes les plus pauvres. » Voir également l’analyse du site : Le 4ème singe

Voir le rapport en entier ici : oxfam.org

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Quand la science découvre les 1% qui dirigent l’économie

Le 28 juillet 2011, trois chercheurs suisses ont décortiqué le réseau mondial des multinationales en se servant d’une base de données de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economiques) regroupant plus de 30 millions d’acteurs du marché économique. Les scientifiques sont parvenus à une synthèse en les regroupant sous forme d’un réseau de 43060 multinationales. Leurs rapports de force mutuels furent également reconstitués par l’angle de la propriété : une entreprise possédant plus de 50% des parts d’une autre est considérée comme en détenant le contrôle.

Le réseau qui apparait détient une structure générale assez commune dans les systèmes naturels : certains acteurs sont des points de convergence de pouvoir, alors que d’autres ne sont qu’en périphérie et n’exerce que peu de contrôle sur les autres. Ce phénomène connu comme « le riche devient plus riche » n’a pas étonné les chercheurs. Un gros acteur économique attire forcément les nouveaux arrivants. Ce qui les a le plus frappé est la découverte d’un autre phénomène appelé le « club des riches ». Au cœur du réseau, 1318 entreprises apparaissent comme plus fortement connectés entre elles et forme un noyau central. Ce noyaux s’avère détenir la majorité (60%) de l’industrie mondiale par le jeu des actions boursières. Pire encore, 147 entreprises sont encore plus interconnectés et « dirigent » le noyau. Ces 1% de la totalité du marché mondial, contrôlent à elles seules près de 40% du cœur de l’économie actuelle. Mais qui sont ces entreprises? Que produisent-elles? Et bien elles ne produisent rien du tout sur le plan physique. Ce ne sont que des intermédiaires financiers. On y retrouve des noms bien connus en ces temps de crise: Barclays, JP Morgan, Goldman Sachs, …

La question posée par ce travail scientifique était à l’origine de déterminer s’il existait une « tête » au système financier actuel. Le noyau découvert par les chercheurs y ressemble beaucoup. Toutefois, ceux-ci mettent en garde face à l’idée d’y voir une conspiration. Pour eux, ces entreprises ne sont que des acteurs guidés par les lois du marché et qui se sont retrouvés dans cette configuration sans nécessairement se coordonner consciemment entre-elles. Pas de conspiration donc, juste un système économique défectueux. En effet, si cette architecture profite à quelques uns, elle rend l’ensemble de l’économie de plus en plus instable. Cette concentration de 147 entreprises a des faux airs de foyer épileptique. Quoi faire? Nos chercheurs proposent de commencer par réguler cette hyper-connectivité par le biais de taxes transnationales. Toutefois, au delà d’appeler à une telle régulation, ces résultats démontrent la dimension systémique de la crise actuelle. Plus question de tenter d’expliquer les fluctuations chaotiques de la bourse à partir des faits proposés par l’actualité. Il est désormais temps de prendre du recul et comprendre pourquoi le système économique, dans sa structure même, demande à changer. (Source : journal-audible.org)

Retrouver ici l’article original de Stefania Vitali, James B. Glattfelder,  Stefano Battiston  ( en anglais )

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