Article initialement publié sur motherboard.vice.com

Depuis 1978, un type appelé Hendricus G. Loos empile les brevets pour des dispositifs de manipulation mentale via les écrans de télévision. Les complotistes l’adorent.

Tout a commencé avec un post Facebook publié par ce genre de pote adepte de « la vérité que les merdias ne vous disent pas ». On y trouve le genre d’information qui inquiète les uns et fait pouffer les autres : une image montrant un type assis devant sa télé, bière et cacahuètes en main, l’air ahuri et le regard obnubilé par l’écran. Des bras mécaniques sortent de son téléviseur afin de lui maintenir la tête, pendant qu’un troisième bras lui injecte une substance – okay, appelons ça du consumérismol – directement dans l’occiput grâce à une grosse seringue. La légende de l’image invite à chercher « us6506148 b2 » sur Google. « Ce n’est plus une théorie complotiste. Votre télévision est un outil de lavage de cerveau, utilisé pour vous manipuler. »

Face à la violence de cette révélation, je restai coi quelques secondes. Merde alors, moi qui croyais que les 35h de direct de Cyril Hanouna étaient une grande opération de l’Education nationale pour relever le niveau de connaissances moyen des Français, on m’aurait menti ? Je dois le confesser, j’ai un faible pour ce genre de complot. Quelques instants plus tard, je tapais la suite alphanumérique dans Google, curieux de descendre en rappel dans l’un de ces gouffres de l’Internet à peine dissimulés sous la surface poreuse du consensuel moteur de recherche.

Voilà comment j’ai fait la connaissance d’Hendricus G.Loos, l’homme au nom impossible qui aurait découvert comment manipuler vos émotions grâce à vos écrans – du moins, en théorie – et dont le nom revient périodiquement à la faveur d’un tweet de Jaden Smith ou d’un n-ième post Facebook exposant au grand jour la vérité que l’on nous cache.

Qu’on se le dise, ledit brevet existe bel et bien, a été dûment déposé auprès de Google le 1 er juin 2001publié en 2002 en « demande » et finalement octroyé le 14 janvier 2003. Baptisé « manipulation du système nerveux par des champs électromagnétiques depuis des moniteurs », il détaille en 21 pages comment il est possible d’intégrer certaines pulsations de fréquence à un programme de télé, une VHS, un DVD où une page Web pour « influer sur le comportement d’un sujet à un niveau subliminal. »

Plus précisément, les expériences menées par Hendricus G.Loos montrent apparemment que « la résonance sensorielle à ½ Hz peut être activée sur un sujet proche du moniteur. La résonance sensorielle à 2,4 Hz peut l’être de manière similaire », à savoir en faisant « pulser » l’intensité des images pour créer « des champs électromagnétiques faibles à basse fréquence ». À la télé, une diffusion en direct pourrait inclure le dispositif « en faisant légèrement pulser l’éclairage de la scène diffusée », et ça fonctionne aussi avec les films, séries ou émissions enregistrées, peu importe que l’écran soit LCD ou non. Ça n’a aucun sens, mais Hendricus est sûr de son fait. Dans le cas d’un écran d’ordinateur, il explique qu’un programme contrôlant la fréquence et l’amplitude des pulsations, écrit en Basic, serait « particulièrement adapté à Window 95 ou 98 » – on ne le dira jamais assez, installez Linux. Ledit programme est généreusement fourni en annexe du document.

Endormissement, nœud dans l’estomac, « sourire tonique »…

Forcément, quand on lit ça, on se pose immédiatement la question des effets pressentis par notre inventeur. Lorsque le brevet s’attarde sur la description du protocole expérimental mené par Hendricus G.Loos, voilà ce que l’on apprend : « Le centre du visage du sujet est positionné au niveau du centre de l’écran, à une distance de 60 centimètres. Un balayage de fréquence de -0,1% pour dix cycles est choisi, avec un pouls initial de fréquence de 34 ppm (parties par million, une autre unité de mesure de fréquence que le hertz ). La ptose totale est constatée chez le sujet au bout de 20 minutes (…) »

Il fait ensuite mumuse avec les variations de fréquence, un peu au pif, et constate deux autres ptoses après 27 et 40 minutes d’exposition à l’écran. Si vous vous posez la question, la ptose désigne l’affaissement d’un organe consécutive au relâchement musculaire. Dans le cadre de son expérience, Hendricus G.Loos constate une ptose palpébrale, soit un affaissement de la paupière supérieure. Le brevet décrit donc un mécanisme qui, en faisant varier l’intensité lumineuses des images diffusées à la télé, ferme les yeux de celui qui les regarde. Merci bien mais pour s’endormir paisiblement on avait déjà Bob Ross et son émission de peinture vénérée par la communauté ASMR.

L’affaissement des paupières n’est cependant pas le seul effet constaté par Hendricus G.Loos lors de ses expériences, loin de là. Seulement, les informations se trouvent dans les autres brevets déposés par l’inventeur sur le même sujet. Car entre 1978 et 2001, Loos a déposé pas moins de onze brevets lié à la manipulation du système nerveux par écran interposé, dans lesquels il développe ses résultats et imagine différents appareils portables capables d’influencer le comportement humain.

Outre l’affaissement de paupières, ses expériences sur la modulation de fréquence -particulièrement autour d’1/2 Hz – résumées dans un précédent brevet déposé en 1997, provoquent « la relaxation, l’endormissement, un sourire tonique (sic), un « nœud » dans l’estomac ou une excitation sexuelle, selon la fréquence précise utilisée. » Un autre brevet, déposé l’année suivante, explique quant à lui que les modulations autour de 2.4 Hz provoquent « le ralentissement de certaines activités corticales, caractérisées par une grande augmentation du temps nécessaire pour compter à rebours de 100 à 60 les yeux fermés. » Bref, on est encore loin d’Orange Mécanique ou d’Invasion Los Angeles, n’en déplaise aux complotistes paniqués qui, sur le subreddit r/conspiracy ou sur leurs sites favoris, y voient là une preuve irréfutable de la manipulation mentale des masses aliénées. Hélas, les résultats d’Hendricus G.Loos n’ont jamais été reproduits par un tiers, à notre connaissance.

CRS Soundsystem

Hendricus G.Loos pense que son invention n’est pas à prendre à la légère, et écrit dans son brevet de 2001 : ces résultats « ouvrent la porte à des applications malveillantes, où des individus seraient exposés sans le savoir à la manipulation de leur système nerveux au profit de quelqu’un d’autre. De telles applications seraient non-éthiques et ne sont évidemment pas encouragées. Elles sont mentionnés ici afin d’alerter le public à la possibilité de violations déguisées qui pourraient avoir lieu en naviguant en ligne ou en regardant la télévision, une vidéo ou un DVD. »

L’inventeur en sait quelque chose puisqu’un autre de ses brevets, qui utilise cette fois-ci des ondes sonores pour manipuler le système nerveux, est cité par l’entreprise Raytheon, qui a inventé une sorte de bouclier pour CRS équipé d’un soundsystem destiné à désorienter une cible humaine de manière non-létale… mais néanmoins douloureuse : selon l’inventeur de ce merveilleux instrument de maintien de l’ordre« des tests sur des sujets humains (sic) ont identifié des seuils précis de production des effets désirés sur des cibles, dont « la gêne » à environ 172 dB, « des étourdissements et la désorientation » à environ 176 dB et « neutralisation » à environ 182 db.» Les applications pratiques des brevets de Loos sont donc aussi diverses que réjouissantes mais selon lui, le système pourrait être utilisé en médecine, pour « le contrôle et peut-être le traitement des tremblements, et de crises […] comme les crises de panique. »

Bien évidemment, lorsqu’on commence à traîner dans les bases de données de brevets militaires américains, on est rapidement tenté de tout plaquer et d’aller se planquer dans les forêts ardéchoises en attendant la venue d’une légion de flics mi-humains mi-cyborgs capables de vous retourner les tripes à 400 mètres de distance d’une simple pression de l’index. C’est vite oublier que l’immense majorité de ces inventions, toute brevetées qu’elles soient, ne sortira jamais du monde apocalyptique des planches à dessin. Et que la plupart n’ont jamais donné lieu à des tests de reproductibilité de leurs effets, selon un protocole scientifique rigoureux.

Cependant, l’argument inverse, qui consiste à dire que n’importe quel imbécile avec une idée inédite (car irréalisable) peut soumettre un brevet ne tient pas non plus. S’il est difficile de savoir qui est vraiment Hendricus G. Loos – les plus atteints des redditeurs y voient un anagramme pour « US Core Holdings » -, la lecture de son curriculum nous apprend que l’on n’a pas affaire à un Géo Trouvetout de garage à peine digne du concours Lépine.

DARPA mon amour

Dès les années 50, Loos s’acoquine avec l’éphémère Plasmadyne Corporations et développe, en 1959, « un appareil et une méthode pour générer et confiner un plasma sous ultra-haute température» (ce qui ressemble vachement à des travaux préliminaires pour un réacteur à fusion), sous le financement de l’Air Force. Dans les années 60, il s’attaque aux champs électromagnétiques de Wang-Mills et publie une étude, en 1969, dans l’American Physical Society Journal. Dix ans après, alors qu’il se lance sérieusement dans la manipulation du système nerveux, il crée son entreprise, Laguna Research, et commence à collaborer avec le DARPA, le laboratoire de recherche de l’armée américaine, notamment sur un projet d’aérosol thérapeutique. On le retrouvera enfin en 1989 derrière un livre sur les systèmes de mémoire informatique dits stochastiques, avant de perdre sa trace en 2003 lors de la création par Jansje Loos (peut-être sa femme) de Cuewave Corp, qui renvoie à une adresse de Fallbrook, en Californie.

Mathématiques, informatique, fusion nucléaire, physique des particules, électromagnétisme… Hendricus G. Loos touche à tout dans des domaines pointus – quitte à signer certains de ses nombreux travaux d’un excentrique Henry ou Hank Loss – et n’est jamais très loin de l’armée américaine, que ce soit via le DARPA ou le Defense Technical Information Center. Et si ses découvertes sur les champs électromagnétiques n’ont (probablement) pas encore été mises en application par quelconque gouvernement autoritaire pour endoctriner les masses, l’un des brevets sur la manipulation nerveuse d’Hendricus G.Loos a bien été réutilisé, en 2016, par une entreprise japonaise.

Son projet : parvenir à retranscrire une « ambiance » sonore d’un téléphone portable à un autre, sans avoir à se coltiner un simple son mono à l’autre bout du fil. Ouf, pas d’écrans en vue. Reste que la technologie existe, librement consultable en ligne, et qu’Hendricus G.Loos, ou quiconque utilise ce pseudonyme invraisemblable, est toujours en activité depuis plus d’un demi-siècle. Moralité : ne tapez jamais dans votre barre de recherche les conneries que vos potes complotistes partagent sur Facebook – la phobie de l’écran est plus proche que vous ne le croyez.

Pour les spécialistes, tel Michel Desmurget, chercheur français spécialisé en neurosciences cognitives, il n’y a plus de doute : la télévision est un fléau. Elle exerce une influence profondément négative sur le développement intellectuel, les résultats scolaires, le langage, l’attention, l’imagination, la créativité, la violence, le sommeil, le tabagisme, l’alcoolisme, la sexualité, l’image du corps, le comportement alimentaire, l’obésité et l’espérance de vie.

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un commentaire

  1. Ça marche, la régressions, fait par les médias fonctionnent. Même les plus diplômés, répètent comme des perroquets les absurdités de tous les médias.

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