Même les plus cartésiens d’entre nous prennent leurs décisions… un petit peu au hasard ! Le neurobiologiste Thomas Boraud nous explique pourquoi, dans ce billet qui figure aussi dans le Top 10 du CNRS des contenus les plus lus de l’année 2015.


Vous pensez prendre vos décisions de manière optimale, vous basant sur des critères rationnels ? C’est en partie faux, et vous n’y pouvez rien. L’évolution a, en effet, préservé une part d’aléatoire dans les systèmes de décision de notre cerveau, ce qui ne présente peut-être pas que des inconvénients.

Imaginons un joueur qui a à sa disposition deux machines à sous : il ignore que la première permet de gagner une fois sur deux, la seconde, une fois sur 100. Il va d’abord choisir sa machine au hasard. Puis, se fondant sur les gains obtenus lors des premiers essais, plus il va jouer, plus son choix va se porter sur la première machine. Toutefois, de temps en temps, il lui arrivera encore de choisir la « mauvaise » machine, bien qu’il sache pertinemment que l’autre machine gagne plus souvent. Ce comportement sous-optimal illustre les limites de la rationalité ; il a déjà été mis en évidence expérimentalement chez de nombreux sujets, qu’ils soient humains, singes, rats ou pigeons.

La rationalité à l’épreuve des comportements

Depuis l’Antiquité, l’opposition entre le cœur et la raison est au centre des préoccupations de la philosophie occidentale. Mais le débat n’a vraiment pénétré la société qu’assez tard. Jusqu’à l’époque moderne, l’Homo occidentalis se différenciait peu de ses congénères des autres cultures et se pensait guidé par des forces supérieures (Fortune, destin, foi, etc.). C’est l’avènement des Lumières au XVIIIe siècle et son aspiration à l’universalité qui va contribuer à la propagation de la rationalité. Pendant les deux siècles suivants, les Occidentaux ont acquis ainsi progressivement le statut d’individus rationnels et raisonnés qui légitime leur indépendance politique.

Des dizaines de travaux indiquent que les décisions des individus ne sont qu’exceptionnellement optimales.

Or à peine la raison était-elle élevée comme principe fondateur de notre civilisation que ce bel édifice a été mis à mal vers le milieu du XXe siècle. En utilisant des approches différentes, économistes et psychologues expérimentaux ont commencé à remettre en question ce postulat de rationalité. Prenons comme exemple les expériences menées par le psychologue Daniel Kahneman (Prix Nobel d’économie en 2002). Lorsqu’il confronte des sujets au dilemme suivant – être sûr de sauver uniquement 200 personnes sur 600, ou avoir une chance sur trois de sauver les 600 personnes –, ils choisissent majoritairement le sauvetage assuré de 200 personnes. Si le même dilemme leur est formulé différemment – laisser mourir à coup sûr 400 personnes ou avoir deux chances sur trois de laisser 600 personnes mourir –, ils préfèrent cette fois laisser faire le hasard plutôt qu’être certains de sacrifier 400 personnes.

Dans les deux formulations, les conséquences attendues des choix proposés sont rigoureusement les mêmes. Un critère rationnel de décision devrait donc aboutir à des choix identiques, or ce n’est pas le cas. En fait, plus que sur un raisonnement, les sujets ont déterminé leur choix sur des automatismes comme l’aversion au risque. Plus généralement, des dizaines de travaux indiquent que les décisions des individus ne sont qu’exceptionnellement optimales.

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Ce que décider veut dire

Pour les psychologues, la pression évolutive a sélectionné des comportements d’exploration qui permettent à l’individu de répondre à d’éventuelles modifications des conditions environnementales. Le sujet échange ainsi un peu d’efficacité immédiate contre une faculté d’adaptation qui peut lui servir plus tard. Pour les économistes, notre irrationalité découle de notre incapacité à appréhender la totalité des options d’un problème, combinée à des biais cognitifs qui obscurcissent le jugement.

Afin de compléter ces explications, il nous a semblé intéressant de chercher la réponse dans le substrat biologique qui sous-tend nos décisions : le cerveau. Le problème est ainsi ramené à la question : « Qu’est-ce que décider à l’échelle du tissu nerveux ? » Cette approche volontairement réductionniste nous a permis d’identifier les mécanismes qui servent au système nerveux à produire des décisions.

Le processus de décision peut être vu comme une compétition entre plusieurs populations de neurones, chacune produisant un comportement particulier. Le basculement du système vers un comportement ou un autre repose initialement sur un processus aléatoire. L’apprentissage consiste ensuite à privilégier, dans cette compétition, le comportement le plus adapté au contexte – la bonne décision. Toutefois, cet apprentissage n’abolit jamais la nature intrinsèquement aléatoire du processus.

Un système intrinsèquement aléatoire

Une mise en perspective évolutionniste a permis d’identifier dès les premiers vertébrés un système rudimentaire gérant les décisions. Celui-ci s’est complexifié avec le cortex et son extraordinaire développement chez les grands singes et l’espèce humaine. La complexification du cortex a notamment permis la mise en place de processus automatiques, tel l’aversion au risque, basés sur des principes conservateurs pour l’individu ou l’espèce. Cependant, l’architecture initiale du réseau de la décision n’a pas été modifiée, et le processus a conservé sa nature stochastique, ce qui limite la capacité de l’Homo sapiens à raisonner de façon rationnelle.

Notre approche permet ainsi de fournir un socle aux explications des psychologues et des économistes. Le comportement d’exploration provient directement de la part irréductiblement aléatoire du processus de décision. Quant aux biais cognitifs, ils ont pour origine le cortex, qui sous-tend les automatismes parfois irrationnels qui interviennent dans le processus de compétition/sélection qui aboutit à la décision. Nous nous inscrivons ainsi en opposition avec la théorie classique du cerveau « à trois étages» qui postule que le cortex vient inhiber des processus plus archaïques issus des structures reptiliennes sous-corticales.

Mais cette prétendue irrationalité, contrainte par notre nature, n’est pas si dramatique que semblent le penser les plus rationalistes d’entre nous. Il s’agit du prix à payer pour décider quand le besoin se présente : il vaut mieux prendre une mauvaise décision que pas de décision du tout. De plus, en préservant la capacité d’exploration, elle nous permet de conserver une grande capacité d’adaptation, qui est la principale marque de fabrique de notre espèce.

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Par Thomas Boraud pour le CNRS

Directeur de recherche au CNRS, Thomas Boraud est un neurobiologiste spécialiste de l’activité neuronale. Il dirige une équipe de recherche à l’Institut des maladies neurodégénératives…

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