On s’en remet souvent à elle sans le vouloir, sans le savoir ou sans… se l’avouer. Souvent méconnue mais désormais objet d’étude, l’intuition s’affirme comme une deuxième forme d’intelligence. Même dans l’entreprise.


Sandrine Sabatier fait un métier à risques. Responsable de l’éthique chez Médecins sans frontières, elle se rend souvent dans des pays en conflit ou victimes de catastrophes naturelles. Pour faire face aux dangers potentiels, elle n’hésite pas à s’en remettre en partie à son… intuition. « Contrairement au mental, le corps ne ment pas. On gagne toujours à l’écouter, souligne-t-elle. En mission à Haïti après le tremblement de terre de 2010, je n’ai pas eu peur de dormir à l’hôtel malgré les risques de répliques, car j’avais la conviction qu’en cas de danger il m’aurait envoyé un signe. » Si la cadre globe-trotter fait ainsi confiance à cette sorte de sixième sens, c’est qu’il l’a, à maintes reprises, tirée d’un mauvais pas. Comme récemment au volant lorsqu’un stress irrationnel l’a incitée à anticiper la révision de sa voiture, alors qu’un pneu risquait d’éclater à son insu. Docteur en génétique moléculaire, Sandrine Sabatier n’a rien d’une rêveuse romantique. Elle considère néanmoins qu’après avoir laissé pendant des siècles les clefs de la maison au mental, il est urgent de nous reconnecter avec cette dimension plus instinctive de nous-mêmes. « Prendre en compte cette voix intérieure me fait me sentir davantage centrée et m’apporte confiance et apaisement. »

Laisser parler les émotions

©Bratislav Milenkovic pour Les Echos Week-End

Totalement irrationnelle aux yeux de beaucoup, cette posture fait pourtant de plus en plus d’adeptes. Si l’on en juge par l’abondante littérature qui s’est emparée du sujet, on peut même dire que l’intuition devient l’un des nouveaux Graal du développement personnel. Au point que, pour apprendre à la cultiver, les plus motivés vont jusqu’à s’offrir les services d’un coach ou faire un stage dans l’une des nombreuses écoles apparues sur le marché. Mais cultiver quoi ? Que recouvre cette notion ? Intuition vient du latin intueri qui désigne l’action de regarder de l’intérieur. Dans le dictionnaire, elle est définie en substance comme la faculté de produire une information sans recourir à l’intellect. Reste qu’en pratique tout le monde ne lui attribue pas la même signification. Simple raisonnement inconscient pour les uns, « intelligence du ventre » pour les autres, elle confine, pour les plus « visionnaires », à la prescience ou la prémonition.

Son émergence est à mettre en parallèle avec le retour en grâce de « l’intelligence émotionnelle ». Un courant qui doit beaucoup au psychologue Daniel Goleman et à son best-seller du même nom paru en 1995 et sous-titré : « Accepter ses émotions pour développer une intelligence nouvelle ». « L’esprit émotionnel est beaucoup plus rapide que l’esprit rationnel, écrit l’auteur. Il saisit les choses d’un seul coup, dans leur ensemble, et réagit sans prendre le temps d’analyser la situation ». De l’intelligence émotionnelle à l’intelligence intuitive, il n’y a qu’un pas, qui a vite été franchi. Et pas uniquement dans les milieux « new age ». Car aujourd’hui, et c’est bien là une preuve de son succès, on commence aussi à entendre parler « intuition » dans ce temple du rationalisme qu’est l’entreprise. Après avoir été longtemps considéré comme un manque de rigueur, voire une marque de faiblesse, le recours à cette ressource n’y est plus totalement tabou. Vue comme une autre forme d’expertise, l’intuition devient même pour certains une des clefs du management de demain.

La preuve par l’imagerie médicale

Paradoxalement, le mouvement, « top down » diront certains, est parti du haut de la hiérarchie. La percée s’est faite après que certains grands patrons eurent constaté les limites des outils mathématiques d’aide à la décision. « La crise financière de 2007 a servi de déclic , explique Christophe Haag, docteur en sciences du comportement et professeur à l’EM Lyon, où il donne notamment un cours sur le management « émotionnellement intelligent ». De grandes figures du patronat comme Bertrand Collomb, président d’honneur de Lafarge, n’ont pas hésité à faire leur « coming out », reconnaissant qu’on avait beaucoup trop écouté ces modèles et que l’intuition avait aussi un rôle à jouer dans la prise de décision », indique-t-il. Depuis, d’autres ont poussé le bouchon plus loin. « L’intuition, et c’est là sa force, donne une vision globale d’une situation, avance Tristan Farabet, ex-PDG de Coca-Cola France, aujourd’hui directeur général du groupe Pochet (1). Reconnaître sa place dans l’entreprise, c’est s’autoriser à être un homme complet, à la fois rationnel et à l’écoute de sa sensibilité propre. »

Si, aujourd’hui, ce type de posture n’est plus considéré comme totalement farfelu, c’est aussi parce que, depuis quelques années, de nouvelles recherches en sciences humaines sont venues étayer la « valeur » des jugements intuitifs. « Professeur à l’université de Princeton, Alex Todorov a montré qu’une personne n’avait besoin que de 165 millisecondes pour évaluer avec une remarquable précision, grâce au « cerveau intuitif », les compétences et la fiabilité de son interlocuteur », souligne Christophe Haag. Les neurosciences ont aussi participé à réhabiliter la crédibilité de l’intuition. Grâce à l’imagerie médicale, on a pu retracer les circuits empruntés dans le cerveau par cette faculté. Des chercheurs japonais ont ainsi montré que lorsqu’on demandait à des joueurs expérimentés de shogi (jeux d’échec local) de déplacer une pièce en moins d’une seconde « en mode intuitif », ils activaient une zone du cerveau qui intervient dans l’apprentissage et la mémorisation. Ce qui n’était pas le cas si on leur donnait plus de temps et qu’ils pouvaient se mettre en « mode analytique ». L’intuition fonctionnerait donc comme une sorte de tête chercheuse scannant de manière rapide et inconsciente sa banque de données d’expériences personnelles et professionnelles, avec toutes les mémoires émotionnelles associées, afin de proposer une réponse à une situation donnée.

©Bratislav Milenkovic pour Les Echos Week-End

 

Connaissance anticipée du futur

« Confrontés à des environnements de plus en plus complexes et imprévisibles, les dirigeants vont devoir apprendre à puiser dans cette forme d’intelligence plus instinctive qui a permis à l’homme de traverser les âges », assure le consultant et coach Francis Cholle. Car, pour cet ancien chanteur lyrique diplômé d’HEC, auteur en 2007 du livre L’Intelligence intuitive, les stratégies d’entreprise vont bientôt relever bien moins du jeu d’échecs que du jeu de go, où les décisions dérivent des interactions instantanées avec les adversaires. Même son de cloche chez son collègue Philippe Vallat, qui s’appuie beaucoup sur l’intuition dans ses formations : « Les patrons doivent réinvestir leur rôle de dirigeant consistant, par essence, à prendre une décision sans savoir si elle se révélera juste. Et à la faire partager ensuite grâce à leur force de conviction. » Sans se l’avouer, beaucoup de dirigeants font déjà appel à cette faculté dans leur prise de décision. Ne dit-on pas souvent, de ce client ou de ce « deal », « je ne le sens pas » ?

L’enjeu pour les épigones de l’intuition consiste à faire reconnaître son utilité. Non pour remplacer l’intelligence rationnelle, mais pour l’enrichir. Le succès des cours de Christophe Haag à l’EM Lyon, qui affichent complet, est de bon augure. Vue comme une forme de raisonnement inconscient, cette ressource n’a donc plus rien de véritablement sulfureux. Pourtant, d’aucuns considèrent que cette définition n’est pas la bonne. « Ce qui relève d’un processus intellectuel, même inconscient, ne peut pas être qualifié d’intuitif », assure Alexis Champion. Pour ce docteur en intelligence artificielle, qui a créé il y a sept ans une école de l’intuition baptisée Iris, cette faculté s’apparente davantage à une sorte de connaissance anticipée du futur. Pour la développer, il utilise des méthodes mises au point par l’armée américaine pour ses agents de renseignement.

Einstein, déjà…

Ce nouveau champ de la parapsychologie est aujourd’hui étudié de manière on ne peut plus rationnelle. Le chercheur américain Dean Radin a notamment réalisé une expérience dont les résultats interpellent. Il a fait défiler de manière aléatoire des images tantôt neutres tantôt anxiogènes sous les yeux de sujets bardés de capteurs reliés au coeur et à la peau. Très vite, ces derniers se sont mis à anticiper l’apparition des images de catastrophe ou de meurtre par un stress corporel plus marqué. Pas encore la preuve que la précognition existe, mais tout de même troublant ! Et pour cause. On touche là aux lois de l’espace-temps. Déjà, à son époque, Einstein prétendait que « la distinction entre passé, présent et futur est une illusion » et que « le temps ne s’écoule pas dans une seule direction ». Chercheur au CNRS, le physicien Philippe Guillemant va plus loin avec une théorie décapante. Dans son livre La Route du temps, aux éditions Le Temps présent (ça ne s’invente pas), il avance que « notre futur serait déjà réalisé selon de multiples versions ou branches, coexistant simultanément de façon omniprésente, mais à l’état de potentiels non encore vécus ». Il ajoute que « nous aurions une faculté d’activation immédiate de l’avenir qui correspond le mieux à nos intentions parmi les multiples parcours possibles de notre vie ». Reste qu’aucun modèle mathématique ne peut encore le prouver. Pas plus que décrire la manière dont nous entrerions en contact avec ces informations en provenance du futur…

Professeur en sciences cognitives à l’Institut Mines-Télécom, Claire Petitmengin a abordé le problème autrement en se concentrant sur l’expérience vécue par des artistes, des chercheurs et autres psychothérapeutes lors d’une « percée intuitive ». « Tous s’accordent à dire qu’ils ne trouvent pas la solution mais que l’idée vient à eux, souligne-t-elle. Presque toujours, elle surgit lorsque la personne n’est plus en état de quête. Et que le centre de gravité de son attention descend de la tête vers le corps fonctionnant en mode plus panoramique. Un état proche de l’état méditatif. » Le secret serait donc de couper avec le bavardage du mental pour se mettre à l’écoute de son ressenti. D’après les « pratiquants », l’intuition n’est pas un don. Elle se manifeste chez tout le monde, mais encore faut-il créer les conditions de son émergence et, surtout, lui prêter attention. « C’est comme se promener dans un champ rempli de fleurs. On peut soit les ignorer et marcher dessus, soit les cueillir et en apprécier la beauté », indique Sylvie Tierny. Cette cadre dans une grande banque a jadis appris à développer cette faculté pour compenser sa dyslexie et ses difficultés en logique. Ce qui ne l’a pas empêchée de faire un 3e cycle en finance et d’obtenir un MBA. « Aujourd’hui, je vis avec les signes que la vie m’envoie », précise-t-elle. « Ça la rend beaucoup plus poétique ! » Une belle incitation à mettre quelques alexandrins d’intuition dans nos existences à la prose souvent bien trop cartésienne.

Le MIT invente l’algorithme intuitif

Les outils du Big Data ont fait faire un bond en avant au marketing prédictif. Mais jusqu’à présent, on ne pouvait faire l’économie d’une interprétation humaine. Cette étape n’aura peut-être bientôt plus lieu d’être. Deux chercheurs du MIT ont mis au point un programme baptisé Data Science Machine s’inspirant, d’après eux, du fonctionnement de l’intuition. L’algorithme s’efforce d’intégrer des « données cachées », comme par exemple les dates séparant deux périodes de promotions, qui s’avèrent parfois plus significatives dans l’explication de leur réussite. En lice dans trois concours de « science de la donnée », leur « machine » a réussi à battre 615 des 906 équipes humaines contre lesquelles elle était en compétition, sans toutefois parvenir à remporter l’une des trois épreuves. Mais là où les teams de « bipèdes » ont mis des semaines à formuler leurs conclusions, ce logiciel « intuitif » n’a eu besoin que de quelques heures.

Une affaire de testostérone ?

Les femmes seraient-elles plus intuitives que les hommes ? Une étude menée par le psychologue Richard Wiseman, de l’université anglaise du Hertfordshire, a contribué à infirmer en 2005 ce préjugé « sexiste ». Invité à distinguer, sur présentation d’une photo, un sourire authentique d’un sourire forcé, le groupe masculin s’est montré légèrement plus performant que le féminin. De quoi conforter tous ceux pour qui l’intuition relèverait davantage d’un apprentissage social que d’une faculté innée. Mais, en 2014, une nouvelle étude est venue brouiller les cartes. Des chercheurs de l’université de Grenade ont avancé (Psychoneuroendocrinology) que la prédisposition à l’intuition pourrait avoir une composante biologique. L’exposition des hommes à une plus forte dose de testostérone prénatale les rendrait en particulier moins « empathiques » que les femmes. La question reste ouverte.

Quatre clés pour cultiver son sixième sens

Apprendre à faire le « vide en soi ». En mettant l’accent sur l’écoute de ses perceptions corporelles au détriment de ses raisonnements. Bref, en se plaçant dans un état quasi « méditatif ».

S’exercer à anticiper. Professeur à l’EM Lyon, Christophe Haag conseille de commencer par développer son empathie, en essayant par exemple d’anticiper les comportements des personnages dans les séries TV à suspense. Pour aller plus loin, on peut s’amuser à « deviner » quel objet est caché dans la main d’un partenaire de jeu, en progressant pas à pas : couleur, forme, etc.

Interroger régulièrement son intuition. « Elle s’exerce d’autant mieux qu’on l’interroge », souligne Alexis Champion, fondateur de l’école de l’intuition Iris. Confronté à une décision à prendre, on peut explorer les différents scénarios en écoutant, pour chacun d’entre eux, la réaction de notre corps à leur évocation.

Savoir lui faire confiance. Plus on pratique, plus on gagne en assurance et plus on accepte de « lâcher prise » par rapport au raisonnement analytique au profit du ressenti. « Même lorsqu’on se « trompe », l’apprentissage est toujours plus riche que lorsqu’on s’en remet à l’esprit rationnel », assure Christophe Haag.

(1) Harvard Business Review, janvier 2014.


Source : lesechos.fr

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