D’ici la fin de ce discours, il y aura 864 heures de vidéo de plus sur YouTube et 2,5 millions de photos de plus sur Facebook et Instagram. Comment faire la part des choses dans ce déluge ? A TEDSalon à Londres, Markham Nolan partage les techniques d’enquête qu’il utilise avec son équipe pour vérifier les informations en temps réel, pour que vous sachiez si cette photo de la Statue de la Liberté a été falsifiée ou si cette vidéo qui a fuité de Syrie est légitime.

« La vérité est émotionnelle, c’est un fluide et par-dessus tout, elle est humaine. Peu importe la vitesse à laquelle nous y arrivons avec des ordinateurs, peu importe le nombre d’informations que nous avons, vous ne pourrez jamais enlever à l’homme l’exercice de recherche de la vérité. » Markham Nolan

Transcription française de la vidéo

Je suis journaliste depuis l’âge de 17 ans, et c’est un secteur intéressant où travailler en ce moment, parce que vous le savez tous, il y a pas mal de bouleversements en cours dans les médias, et la plupart d’entre vous savez probablement du point de vue du business, que le modèle de business est plutôt fichu, et comme dirait mon grand-père Google avale tous les bénéfices.

C’est donc un moment intéressant pour être journaliste, mais le bouleversement qui m’intéresse n’est pas celui des résultats. C’est du côté de la contribution. Ça regarde la façon dont nous obtenons les informations et comment nous les recueillons. Et ça a changé, parce que nous voyons que le pouvoir est largement passé des organisations qui s’occupent de l’actualité au public. Et le public pendant tout ce temps n’était pas en position de pouvoir influencer ou apporter un changement aux actualités Il ne pouvait pas vraiment se connecter. Ça a changé de manière définitive.

Mon premier échange avec les médias remonte à 1984, la BBC faisait un jour de grève. Je n’étais pas content. J’étais furieux. Je ne pouvais pas voir les dessins animés. J’ai donc écrit une lettre. Et c’est un moyen très efficace de terminer une lettre d’insultes : « Bien à vous Markham, 4 ans. ». Ça marche toujours. Je ne suis pas sûr d’avoir eu un impact quelconque sur la grève, mais ce que je sais, c’est qu’il leur a fallu trois semaines pour me répondre. 3 semaines entre ma lettre et la réponse. il fallait tout ce temps à n’importe qui pour avoir un impact et obtenir une réaction. Et maintenant c’est différent parce que, en tant que journalistes, nous interagissons en temps réel. Nous ne sommes pas dans une situation où le public réagit aux actualités. Nous réagissons au public, et en fait nous comptons sur lui.. Il nous aident à trouver les informations. Il nous aide à découvrir quel est le meilleur point de vue et ce qu’il veut entendre. C’est en temps reel, c’est plus rapide. Ça arrive constamment et le journaliste est toujours en train de rattraper.

Pour donner un exemple la façon dont nous comptons sur le public, le 5 septembre le Costa Rica a été frappé par un tremblement de terre. C’était un séisme de magnitude 7,6, plutôt grand. 60 secondes, c’est le temps qu’il lui a fallu pour se parcourir 250 kilomètres jusqu’à Managua. La terre a tremblé à Managua 60 secondes après le tremblement à l’épicentre, 30 secondes plus tard, le premier message est apparu sur Twitter, et c’était quelqu’un qui disait « temblor» ce qui signifie tremblement de terre. 60 secondes, c’est le temps qu’il a fallu au tremblement de terre réel pour se déplacer. 30 secondes plus tard, la nouvelle tremblement de terre avait fait le tour du monde, instantanément. Tout le monde en théorie, pouvait savoir qu’un tremblement de terre s’était produit à Managua. Et c’est arrivé parce que cette personne avait l’instinct de documenter, c’est-à-dire de poster un message qui est ce que nous faisons tous maintenant, donc s’il arrive quelque chose, nous mettons à jour notre statut, ou nous publions une photo, nous publions une vidéo, et tout va dans le nuage en un flux continu.

Cela signifie un volume énorme et constant de données mises en ligne. C’est stupéfiant, en fait. En regardant ces chiffres, chaque minute 72 heures de vidéos sont publiées sur YouTube. C’est-à-dire que chaque seconde, plus d’une heure de vidéo est publiées. Côté photos, Instagram, 58 photos sont publiées sur Instagram chaque seconde. Plus de 3500 photos vont sur Facebook. Quand j’aurai fini de parler ici, il y aura sur YouTube 864 heures de vidéos de plus, et 2,5 millions de photos de plus sur Facebook et Instagram.

Les journalistes sont donc dans une position intéressante, parce que nous devrions avoir accès à tout. Chaque événement qui se produit dans le monde, je devrais pouvoir le savoir quasi instantanément, dès qu’il se produit, gratuitement. Et c’est valable pour chaque personne dans cette pièce.

Le seul problème est que quand vous avez autant d’informations, il faut trouver les bonnes et ça peut être incroyablement difficile quand vous avez à faire à une telle quantité. Et cela est vrai plus que jamais dans le cas de l’ouragan Sandy. Dans le cas de l’ouragan Sandy vous aviez une super tempête comme nous n’en avions pas vu depuis très longtemps, qui a frappé la capitale iPhone de l’univers — (Rires) — et nous avons vu des quantités de médias jamais vues auparavant. Ça voulait dire que les journalistes ont eu à faire à des faux, nous avons eu à faire à des vielles photos republiées. Nous avons eu à faire à des images recomposées qui mélangeaient des photos de tempêtes précédentes. Nous avons eu à faire à des images de films comme « Le Jour d’Après » (Rires) Nous avons eu à faire à des images tellement réalistes qu’il était plutôt difficile de dire si elles étaient vraies, (Rires)

Blague à part, il y avait des images comme celle-ci sur Instagram qui ont déclenché plein de questions de la part des journalistes. Ils n’étaient pas vraiment sûrs. Elle était filtrée sur Instagram. L’éclairage a été mis en question. Tout a été mis en question. Elle s’est avérée vraie. Elle avait été prise sur l’Avenue C dans le centre de Manhattan, qui était inondé. Ils ont compris qu’elle était vraie parce qu’ils sont parvenus à remonter à la source, et dans ce cas-là, c’était des food bloggers de New York. Ils étaient très respectés. Ils étaient connus. Donc ils n’avaient rien à démonter, c’est quelque chose qu’ils pouvaient prouver. Et c’était le boulot du journaliste. C’est-à-dire filtrer tout ça. Au lieu d’aller chercher les informations et les proposer au lecteur, vous reteniez tout ce qui était potentiellement nuisible.

Trouver la source devient de plus en plus important — trouver la bonne source — et beaucoup de journalistes vont sur Twitter désormais. C’est de fait les actualités en temps réel, si vous savez comment l’utiliser, parce qu’il y a tellement de choses sur Twitter.

Un exemple de son utilité mais aussi de ses difficulutés, c’est la révolution égyptienne en 2011. Pour moi qui suis non arabophone, qui cherchait de l’extérieur, de Dublin, les listes Twitter, et les listes de bonnes sources, des gens qu’on pouvait définir crédibles, étaient très importantes. Comment créer de toutes pièces une liste comme ça ? C’est assez difficile, mais il faut savoir quoi chercher. Cette visualisation a été faite par un professeur italien. Il s’appelle André Pannison, et il a simplement pris les conversations Twitter sur la Place Tahrir le jour où Hosni Mubarak a fini par démissionner et les points que vous voyez sont les retweets, donc quand quelqu’un retweete un message, on crée une connexion entre deux points, et plus le message est retweeté par d’autres, plus on voit de nœuds, de connexions se créer. C’est un moyen formidable de visualiser une conversation, mais ce que vous obtenez ce sont des indices sur qui est plus intéressant et vaut la peine d’être étudié. Plus la conversation s’agrandit, plus elle devient animée, pour terminer avec cet énorme pointeur rythmique sur cette conversation. Vous pouviez trouver ces noeuds et ensuite vous y alliez, et vous dites, «  Très bien, il faut que j’enquête sur ces personnes. Ce sont celles qui sont manifestement sensées. Voyons voir qui elles sont. »

Dans le déluge d’informations, c’est là que le web en temps réel devient intéressant pour un journaliste comme moi, parce que nous avons plus d’instruments que jamais pour faire ce genre d’enquête. Et quand vous commencez à fouiller dans les sources, vous pouvez aller plus loin que jamais.

Parfois vous tombez sur un contenu qui est tellement irrésistible, vous voulez l’utiliser, vous mourez d’envie de le faire, mais vous n’êtes pas sûrs à 100% de pouvoir le faire parce que vous ne savez pas si la source est fiable. Vous ne savez pas si c’est un faux. Vous ne savez pas si c’est recyclé. Il faut faire ce travail d’enquête. Cette vidéo, que je vous laisse regarder, été découverte il y a deux ou trois semaines.

Vidéo : Un vent violent se lève d’un coup.

(Bruits de pluie et vent)

(Explosion) Oh, merde !

Markham Nolan : Ok, si vous êtes directeur des actualités, c’est quelque chose que vous adoreriez utiliser, parce qu’évidemment, c’est de l’or. Vous savez ? C’est une réaction formidable de quelqu’un, une vidéo très authentique filmée dans son jardin. Mais comment découvrir si cette personne…si c’est vrai, si c’est faux, ou si c’est quelque chose d’ancien qui a été republié ?

Nous avons donc décidé de travailler sur cette vidéo, et la seule chose sur laquelle travailler c’était ce nom d’utilisateur sur un compte YouTube. Il y avait une seule vidéo publiée sur ce compte, et le nom d’utilisateur était Rita Krill. Nous ne savions pas si Rita existait ou si c’était un faux nom. Mais nous avons commencé à chercher et nous avons utilisé des outils gratuits sur Internet. Le premier s’appelle Spokeo, qui nous a permis de chercher des gens du nom de Rita Krill Nous en avons trouvé partout dans les Etats Unis. Nous en avons trouvé à New York, en Pennsylvanie, au Nevada et en Floride. Nous avons donc utilisé un autre outil gratuit sur Internet qui s’appelle Wolfram Alpha, et nous avons vérifié les bulletins météos le jour où la vidéo avait été publiée, et en regardant toutes ces villes, nous avons découvert qu’en Floride, il y avait eu des orages et de la pluie ce jour-là. Nous sommes donc allés sur les pages blanches et nous avons découvert, nous avons cherché les Rita Krill dans l’annuaire, et nous avons vérifié deux adresses différentes, ce qui nous a amené sur Google Maps, où nous avons trouvé une maison. Nous avons trouvé une maison avec une piscine qui ressemblait remarquablement à celle de Rita. Nous sommes revenus sur la vidéo, et il nous fallait chercher des indices pour vérifier. Si vous regardez la vidéo, il y a ce grand parasol, il y a un matelas blanc dans la piscine, il y a des bords étrangement arrondis dans la piscine, et il y a deux arbres en arrière plan. Nous sommes revenus sur Google Maps, nous avons regardé de plus près, et en effet, il y a le matelas blanc, il y a les deux arbres, il y a le parasol. Il est en fait fermé sur cette photo. Ça pourrait tromper. Et il y a les bords arrondis de la piscine. Nous avons donc pu appeler Rita, valider la vidéo, nous assurer qu’elle avait bien été tournée, et ensuite nos clients étaient ravis parce qu’ils ont pu la faire passer sans s’inquiéter.

Parfois la recherche de la vérité, est un peu moins facile, et a des conséquences plus importantes. La Syrie nous intéresse beaucoup parce qu’évidemment nous essayons souvent de déboulonner des trucs qui peuvent être potentiellement des preuves de crimes de guerre, donc ici YouTube devient effectivement le plus grand dépôt d’informations sur ce qui se passe dans le monde.

Cette vidéo, je ne vais pas vous la montrer en entier, parce qu’elle est assez horrible, mais vous entendrez certains bruits. Elle vient de Hama Vidéo: (Cris) Et ce que montre cette vidéo, quand on la visionne en entier, ce sont des corps ensanglantés sortis d’un pick-up et balancés d’un pont. Les allégations étaient que ces hommes étaient des Frères Musulmans et ils étaient en train de balancer du pont les corps d’officiers de l’armée syrienne en les maudissant et en proférant des injures, et il y a eu beaucoup de contre-déclarations sur qui ils étaient, et s’ils étaient ou pas ce que disait la vidéo.

Nous avons donc parlé avec des sources à Hama à travers Twitter et nous leur avons posé des questions à ce sujet et le pont était intéressant parce qu’on pouvait l’identifier. Trois sources différentes nous on dit trois choses différentes sur le pont. Elles ont dit, une, que le pont n’existe pas. Une autre a dit que le pont existe, mais il n’est pas à Hama. Il est ailleurs. Et la troisième a dit, « Je crois que le pont existe, mais le barrage en amont était fermé, donc la rivière devait en fait être à sec, ce truc n’est pas logique. » C’est donc la seule qui nous a donné un indice. Nous avons cherché d’autres indices dans la vidéo. Nous avons vu des barrières métalliques dont on pouvait se servir. Nous avons regardé les bords. Les bords projetaient une ombre au sud, nous étions donc en mesure de dire que le pont traversait la rivière d’est en ouest. Il avait des bords noirs et blancs. En regardant la rivière-même, nous avons vu un bloc en béton sur le côté ouest. Il y a un nuage de sang. C’est du sang dans la rivière. Donc la rivière s’écoule du sud au nord. C’est ce que ça me dit. De plus, en regardant loin du pont, il y a une motte sur la rive gauche, et la rivière se rétrécit.

Nous allons donc sur Google Maps et nous commençons littéralement à examiner chaque pont. Nous allons au barrage dont nous avons parlé et nous cherchons chaque fois que la route traverse la rivière, en éliminant tous les ponts qui ne correspondent pas. Nous en cherchons un qui traverse d’est en ouest. Nous arrivons à Hama. Du barrage à Hama, aucun pont. Nous allons un peu plus loin. Nous passons à la vue satellite, et nous trouvons un autre pont, et tout commence à s’éclaircir. Le pont parait traverser la rivière d’est en ouest. Ça pourrait être notre pont. Nous zoomons. Nous commençons à voir qu’il a une bande médiane, c’est donc un pont à deux voies. Et il a les bords noirs et blancs que nous avons vu sur la vidéo, et en cliquant vous voyez que quelqu’un a publié des photos sur la carte, ce qui est très pratique, nous cliquons donc sur les photos. Et les photos commencent à montrer plus de détails qui nous renvoient à la vidéo. La première chose que nous voyons ce sont les bords noirs et blancs, ce qui est pratique puisque nous les avons vus auparavant. Nous voyons la rampe par dessus laquelle les hommes balançaient les corps. Et nous continuons à vérifier jusqu’à être certains que c’est notre pont.

Qu’est-ce que ça nous dit ? Je dois maintenant revenir à mes trois sources et analyser ce qu’elles m’ont dit : celle qui disait que le pont n’existait pas, celle qui disait que le pont n’était pas à Hama, et l’homme qui a dit, « Oui, le pont existe, mais je ne suis pas sûr du niveau de l’eau. » Tout à coup la troisième parait la plus véridique, et nous avons pu découvrir tout ça en utilisant des instruments Internet gratuits assis dans un box dans un bureau à Dublin en 20 minutes. Et ça fait partie du plaisir. Malgré le web soit comme un torrent, il y a tellement d’informations c’est incroyablement dur de trier et ça devient de plus en plus dur, si vous l’utilisez de manière intelligente, vous pouvez y trouver des informations incroyables. À partir de deux ou trois indices, je pourrais probablement trouver plein de choses sur la plupart de vous dans le public que vous n’aimeriez pas qu’on découvre.

Mais ça me dit que, à une époque où il y a plus — il y a une abondance d’informations comme jamais auparavant, filtrer devient plus difficile, nous avons de meilleurs outils. Nous avons des outils internet gratuits, qui nous aident dans ce genre d’enquête. Nous avons des algorithmes plus intelligents que jamais, et des ordinateurs plus rapides que jamais.

Mais il y a un truc. Les algorithmes sont des règles. Ils sont binaires. C’est oui ou c’est non, c’est noir ou blanc. La vérité n’est jamais binaire. La vérité est une valeur. La vérité est émotionnelle, elle est fluide et surtout, elle est humaine. Peu importe la vitesse des ordinateurs, peu importe la quantité d’informations à disposition, nous ne pourrons jamais supprimer l’humain de l’exercice de recherche de la vérité, parce qu’en fin de compte, c’est un trait exclusivement humain. Merci beaucoup.


Source : fr.sott.net

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