Parfois, vous avez l’impression que l’heure vous harcèle.


Réveil: 7h07. Bouilloire: 1 min 30. Métro: 2 minutes d’attente. Train: 9h13.

Mais pourquoi diable les minutes nous harcèlent-elles? Pourquoi nos journées sont-elles rythmées par ces affreux horaires, ces alarmes agressives et ces rendez-vous à heure fixe? Comme un chronomètre permanent et implicite qui surveille et compresse le temps consacré à chacune de nos activités. À commencer par les objets technologiques qui nous interrompent sans cesse et font de l’instantanéité la nouvelle mesure du temps.

Objets intrusifs et hommes-instant

Combien de fois par jour êtes-vous interrompus par l’arrivée d’un texto, d’un e-mail, d’un coup de fil, d’une simple alerte sur votre téléphone? Plus de 220 fois par jour, en moyenne.

Où que vous soyez, vous avez la possibilité d’être averti, et au courant de tout ce qui se passe près et de loin de vous. D’être joint par n’importe qui. À n’importe quel moment. C’est comme si vous n’aviez pas d’autre choix que celui d’être branché en permanence. Comme si le droit d’être interrompu sans cesse était devenu une évidence et que le délai acceptable de réaction qui vous était accordé s’écourtait toujours plus.

C’est vrai, au bout de combien temps considérez-vous qu’une réponse se fait trop attendre? Un jour pour un e-mail? Trois heures pour un texto? Tout est dans l’instant, le rapide. Notre rapport au temps change et s’accélère au grès du niveau d’intrusion des technologiques. Il faut désormais se dédoubler et tout faire à la fois: travailler efficacement tout en répondant aux mails, profiter de sa famille et ses amis tout en écrivant un texto, et suivre de près la dernière actualité, la dernière vidéo choc de la toile, le dernier tweet, le dernier buzz.

Ce rôle des objets modernes dans cette pression temporelle, Nicole Aubert et Christophe Roux-Dufort l’abordent justement dans leur ouvrage Le Culte de l’urgence. La société malade du temps. Ils expliquent que par l’intrusion incessante et le harcèlement que nous imposent les nouvelles technologies, nous sommes peu à peu devenus des «hommes-instant». Sans cesse en train de faire plusieurs choses à la fois, interrompus de toute part et contraints par ce harcèlement de l’extérieur qui nous dédouble et nous écrase.

Naissance d’une chronophobie

Pour Alain Bihr, maître de conférences en sociologie à l’université de Haute-Alsace, tous ces objets ne sont pourtant pas les premiers coupables de l’accélération de notre rapport au temps. Selon lui, notre désir absolu de maîtriser le temps de plus en plus précisément ne date pas d’hier. En réalité, il fait même partie de nous depuis des siècles et telle une obsession , il l’appelle la «chronophobie».

Prenez Jusqu’au XIVe siècle, avant l’invention des premières horloges, on prenait généralement rendez-vous au levée du soleil ou à la tombée de la nuit. À l’époque, pas question de pester parce qu’on avait sept minutes de retard. Et de toute façon, on aurait bien eu tort vu le temps qu’impliquait chaque déplacement, ou même toute tâche domestique aujourd’hui réglée en l’histoire de quelques instants à coups de clics et de boutons intempestifs.

Culte de la vitesse, accélération du temps, nous avons très vite intégré que pour être réellement rentable, une activité ne devait pas nous réclamer un temps supérieur à son intérêt

La mesure du temps s’est perfectionnée et avec elle, le capitalisme et l’industrialisation sont nés. Les chaînes de production sont apparues, avec l’obsession d’accélérer, de produire plus en un temps record, de gagner de tout, et surtout de son temps. Pour preuve, Karl Marx donnait au XIXe siècle la définition du capitalisme qui suit: «discipline dont l’impératif majeur est de ne pas perdre son temps».

Culte de la vitesse, accélération du temps, nous avons très vite intégré que pour être réellement rentable, une activité ne devait pas nous réclamer un temps supérieur à son intérêt, une durée d’attention supérieure au gain qu’elle représentait. Au travail comme dans le reste de notre vie, notre rapport au temps s’est transformé pour devenir plus précis. Plus rigoureux. Le temps est alors devenue une injonction: celle d’en gagner, celle de le rentabiliser, de consacrer chacune de nos minutes à une occupation féconde.

Contrainte et culpabilité

Chaque semaine, on se fixe des échéances courtes, des «to-do list» pharamineuses qui au bout du compte, ne créént le plus souvent que la frustration de ne pas avoir tout fait. Nous basculons tout dans l’urgence, sans autre choix que celui de faire vite et de mélanger en permanence l’ensemble de nos différentes activités.

Alors aujourd’hui, on s’autorise un temps limité pour tout. Envoyer un texto? Quinze secondes. Faire une photocopie ? Une minute. Prendre une pause café? Cinq minutes. Faire une sieste? Vingt minutes. Se déplacer? Trente minutes. Même le week-end et en vacances, les journées doivent être rentabilisées et mises à profit par des affairements multiples. C’est vrai, quand on nous demande ce que l’on fait durant ces deux minuscules jours qui constituent «un week-end», on adore raconter, tout en feignant la plainte, que l’on a couru partout pour faire tout ce qui nous attendait. Pour montrer que dans notre vie, l’ennui n’existe pas. Tout n’est que production ou récréation.

Ceux qui admettent sans culpabilité aucune qu’ils ont passé le samedi allongé à regarder le plafond se font déjà plus rares. Parfois certes, pendant une demi-journée on fait le mort et on reste sous la couette à regarder un film ou lire un bon bouquin sans rien dire à personne. Mais, c’est le plus souvent avec une once de culpabilité, qui nous fait croire, à tort, que le repos est synonyme de paresse.

La culpabilité, la voilà cette mère qui nous empêche de glander en toute sérénité et nous pousse à courir après le temps. Denis Grozdanovitch, ancien joueur de tennis professionnel et désormais écrivain, en sait quelque chose. Il est l’auteur de ce petit éloge du temps, intitulé L’Art difficile de ne presque rien faire.

Il explique que, dans le monde du travail plus que partout ailleurs, le temps est devenu un indicateur afin de déterminer si l’on est un bon «soldat», un soldat rentable. Arriver tôt, partir tard, se faire voir sur une durée journalière la plus longue possible afin de prouver que l’on est investi. Tout en travaillant vite et bien. «On ne peut juger un homme qu’à la façon dont il gère sa journée» a même un jour écrit Ralph Emerson, essayiste américain du XXe siècle.

Une mesure de l’excellence

Au travail, et même dès l’école, le temps est un instrument d’évaluation. Muriel Darmon, sociologue au CNRS et auteur de Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante s’est penchée sur le rythme infernal imposé à ces candidats aux grandes écoles. Dans son ouvrage, ainsi que dans un article du Monde, elle explique que pour eux, la rapidité est d’abord un critère essentiel de sélection, mais aussi une condition de survie.

«Le temps est la mesure de l’excellence. Réussir en classes préparatoires, c’est aller plus vite, gérer mieux son temps que les autres.»

Pour ne pas crouler, ne pas couler. Dans ce cadre, comme dans d’autres encore, «l’urgence devient l’écoulement normal du temps» et l’intensité du rythme imposé veut faire de ces élèves des «maîtres du temps» qui plus tard, sauront rapidement s’organiser et accéder à des postes à haute responsabilité.

Car le temps est aussi un outil de pouvoir, remarque Denis Grozdanovitch. Vous avez déjà certainement remarqué cette drôle de coutume, selon laquelle le temps de votre supérieur est quasiment toujours considéré comme bien plus précieux que le votre. Il est tout à fait entendu que vous puissiez l’attendre. En revanche, le ou la faire patienter, est une chose tout bonnement inconcevable. Dans la première situation, on fait don de son temps à une personne qui en vaut supposément le coup. Dans la seconde, on se donne le droit arbitraire d’en disposer. Pourquoi? Parce qu’en somme, le temps est un luxe, un bien limité et périssable que chacun d’entre nous veut préserver et épargner de l’inutile.

Le courage de ne rien faire

Contraint par les tâches multiples, on occupe son temps. On le remplit à tout prix, par peur d’être jugé, de ne pas vivre à fond. Alors, la nonchalance devient presque un acte de courage. Ne pas justifier de la manière dont on a occupé son temps, un luxe que l’on s’accorde peu aisément. Et pourtant, le fait de disposer de son temps ne devrait-il pas être érigé en tant que liberté individuelle inaliénable et imprescriptible? Et si la vraie liberté, c’était celle de s’extirper des minutes, des heures, voire des jours? Laisser le temps couler pour soi, flâner, vaquer, vous savez, cette occupation qui consiste à tout et rien faire en même temps.

Car naturellement, l’être humain est fait pour s’adapter au temps climatique, et non pas à ce temps chronométrique qui nous obsède. Cet assujettissement au temps nous rend malheureux. Il est une source intarissable de frustrations, face à cette plainte ultime et universelle qui tient en quatre mots: «Je manque de temps».

Un conseil? Non, ne jetez pas votre montre à la poubelle, au risque transformer votre voisin en horloge parlante. Mais n’oubliez pas que les heures de bureau sont aussi les heures de votre vie. Et profitez-en.

 


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