Stanislav Grof, psychiatre américain d’origine tchèque, né à Prague en 1931, est connu dans le monde comme chef de file des études sur les états non ordinaires de conscience (intuition, méditation, hypnose, médiumnité…). Il est l’un des fondateurs, avec Abraham Maslow, de la psychologie transpersonnelle et l’inventeur de la respiration holotropique.


Expert reconnu des états modifiés de conscience, le célèbre psychiatre Stanislav Grof a mis au point un protocole d’autoguérison applicable à de nombreux maux du corps et de l’âme. Une approche sans parole ni substance, revisitant traditions millénaires et reprogrammation de l’énergie en soi…

Depuis Freud, l’Occident admet que l’inconscient peut être la source de nombreux maux, psychiques autant que corporels. Et si l’on pouvait les traiter « naturellement », sans parole ni prise de substance ? Et si la transe se révélait une clé majeure de guérison ? Et si le travail en groupe pouvait intensifier un processus individuel ?

Ces questions ont été au cœur des recherches du docteur Stanislas Grof, éminent psychiatre tchèque émigré aux États-Unis à la fin des années 1960. Il a laissé en héritage diverses approches alternatives, en particulier la « respiration holo­tropique » (RH). Celle-ci « associe traditions chamaniques, yoga ancien, concepts freudiens revisités et connaissances récentes neurologiques ou quantiques », explique Patrick Baudin, docteur en médecine, et traducteur de Grof en France.

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Voici une interview de psychologies.com :

Vous êtes l’un des fondateurs de la psychologie transpersonnelle, une approche qui intègre les états non ordinaires de conscience et les expériences dites « extraordinaires » dans l’étude du psychisme humain. Quelle est votre définition de ces états ?

Stanislav Grof : Par nature, tout état mental différent de l’état d’éveil habituel est dit « non ordinaire » : méditation, transe, relaxation, intuition, créativité, interprétation artistique, expériences mystiques, états érotiques, hypnose, rêves, rêveries, médiumnité… La psychologie transpersonnelle intègre ces états qui nous permettent de dépasser la réalité ordinaire – notre histoire biologique et psychologique personnelle – pour accéder au passé, au présent et à l’avenir de notre univers, ainsi qu’à d’autres niveaux de réalité décrits par les grandes traditions spirituelles.

Il existe un ensemble d’expériences « extraordinaires » qui impliquent aussi une modification de l’état de conscience, comme les NDE [near death experiences, « expériences de mort imminente », ndlr], les « souvenirs » de vies antérieures, et les phénomènes parapsychologiques comme la télépathie, la clairvoyance, la précognition… Nombre de ces expériences humaines ne s’expliquent pas dans le cadre de la psychologie classique.

Mais attention : la psychologie transpersonnelle n’est pas de la parapsychologie. Elle ouvre le champ de la psychologie en intégrant les découvertes de la parapsychologie scientifi que, tout comme elle intègre les recherches en psychologie expérimentale, en neurophysiologie, en biologie, en thérapie quantique… Le transpersonnel est, par essence, un système ouvert et non un agrégat de dogmes et de croyances.

Qu’est-ce qui a motivé votre intérêt pour ces états ?

Une expérience mystique à laquelle je n’étais pas du tout préparé… Je suis né en Tchécoslovaquie en 1931, dans une famille qui n’avait aucun lien avec la religion, et j’ai été élevé dans le contexte le plus matérialiste qui soit, puisque mon pays est tombé, lorsque j’avais 17 ans, sous la domination soviétique. Tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la spiritualité était donc proprement rejeté. Un jour, j’ai découvert l’oeuvre de Freud, qui m’a littéralement fasciné. Je me suis alors orienté vers la psychiatrie, je me suis inscrit à l’école de médecine de Prague, et j’ai ensuite rejoint un petit groupe de psychanalystes. Au bout d’un certain temps, la psychanalyse a commencé à me décevoir, non à cause de la théorie, mais de la pratique, et surtout du temps et de l’argent qu’il fallait investir pour, finalement, bien peu de résultats. Même les études de médecine qui, chez nous, étaient terriblement orthodoxes, avec une vision mécaniste du corps humain, plus proche de la plomberie que de la thérapie, commençaient à me peser. Si bien que j’en étais arrivé à regretter d’avoir choisi cette carrière.

Vous avez pourtant persévéré…

Oui, par la force des choses… ou du destin, si vous préférez. Nous étions en 1956. Un jour de cette année-là, notre unité de recherche a reçu, d’un grand laboratoire pharmaceutique suisse, une boîte d’ampoules remplies d’une étrange substance. C’était de l’acide lysergique diéthylamide, le désormais fameux LSD… Dans son courrier, ce laboratoire nous demandait si nous acceptions de participer à une expérimentation avec ce produit, qui avait la propriété de provoquer des états psychotiques particuliers, en le testant d’abord avec nos patients, ensuite sur nous… histoire d’expérimenter par nous-mêmes ce qu’est la psychose ! Vous imaginez ?

Eh bien, je me suis porté volontaire. Je résume, mais ce qui s’est passé pour moi a transformé ma vie : après avoir pris une dose infime de cette substance, j’ai vu une lumière extraordinaire. Je ne le savais pas à l’époque, mais c’était exactement cette lumière indicible décrite dans Le Livre des morts tibétain, que nous sommes censés voir lors de notre départ vers l’au-delà. Tout à coup, je me suis senti propulsé hors de mon corps, comme si ma conscience filait droit dans le cosmos, traversant galaxies et trous noirs en s’élargissant toujours plus. J’avais l’impression de devenir « un » avec tout ce qui existe, d’être « dans » l’univers physique. J’ai ressenti des émotions d’une puissance que je n’aurais jamais pu concevoir. Ma conscience s’est ensuite comme « rétrécie », et a tourné autour de mon corps avant de le réintégrer.

Vous ne vous êtes pas dit que vous aviez vécu un épisode psychotique ?

Non, parce que j’étais psychiatre, et j’ai tout de suite compris que, à l’inverse d’une crise, cette expérience avait été incroyablement positive. J’en ai été transformé, au point que je me suis senti devenir réellement un être humain à partir de ce jour-là. Ce changement profond, que l’on appelle parfois le « retournement du soi », est d’ailleurs l’une des caractéristiques de la NDE et de certaines expériences mystiques spontanées. Voilà pourquoi j’ai passé une bonne partie de ma carrière à redéfinir la notion de psychose et à étudier le pouvoir thérapeutique des états non ordinaires de conscience. D’abord à l’Institut de recherches psychiatriques de Prague où, pendant quinze ans, j’ai mené mes propres études avec des centaines de patients, notant systématiquement toutes leurs « visions », leurs « voyages », les catégories d’expériences, leurs points communs, les résultats sur leur bien-être, leur guérison dans certains cas… Un vrai travail d’exploration, car je n’avais aucune connaissance en matière de spiritualité.

Vous ne connaissiez pas les travaux de Jung ?

Même pas, car, dans notre société marxiste, ses livres étaient mis à l’index ! Il a donc fallu que je me débrouille avec ce que j’avais. En 1967, j’ai été invité aux États- Unis en tant que professeur assistant à l’école de médecine de Baltimore et, lorsque le printemps de Prague est survenu, en 1968, je suis resté sur place et j’ai été nommé chef de projet au Centre de recherches psychiatriques du Maryland, pour tester le potentiel thérapeutique des états de conscience avec des malades en phase terminale de cancer. Ensuite, nous avons travaillé avec des techniques millénaires, comme la transe, la méditation ou la respiration contrôlée, capables de provoquer des états non ordinaires de conscience de façon naturelle. En 1973, je suis devenu professeur résident à l’Institut Esalen, à Big Sur, en Californie. Plus tard, avec mon épouse Christina, nous avons mis au point la respiration holotropique, une technique spécifique d’hyperventilation qui, avec un protocole très précis, permet de « voyager » dans l’inconscient et au-delà. C’est là que j’ai eu la confirmation d’une intuition que j’avais eue pendant ma première expérience personnelle : notre conscience – notre « esprit » si vous préférez – n’est pas localisée dans le cerveau.

Que répondez-vous aux scientifiques qui expliquent les expériences mystiques ou spirituelles par l’activation d’une zone de notre cerveau ?

Ils n’ont pas dit que des « neurones de la spiritualité » étaient responsables de l’expérience. L’affirmer, c’est ne pas tenir compte d’un nombre considérable de recherches qui démontrent – et aujourd’hui, on en a la certitude – que la conscience n’est pas fabriquée par le cerveau comme la bile par le foie, mais qu’elle se trouve « ailleurs ». L’image que je donne souvent, c’est celle du poste de télévision : vous pouvez le démonter, l’étudier, comprendre pourquoi il y a des images en couleur et des chaînes différentes, cela ne vous dira rien sur la façon dont sont fabriqués les programmes, ni d’où ils viennent. Dire que la conscience est uniquement une affaire de cerveau revient à dire qu’un programme est fabriqué par le poste de télévision ! Il y a quelques années, nous étions encore très prudents quant à nos affirmations, mais aujourd’hui, nous n’avons plus aucun doute sur le sujet.

Quand avez-vous rencontré Abraham Maslow, aux côtés de qui vous avez fondé la psychologie transpersonnelle ?

Dès mon arrivée aux États-Unis. Je lui avais envoyé mes rapports, qui représentaient quelques milliers de pages, parce qu’il avait déjà engagé ses recherches sur les expériences mystiques spontanées – qu’il appelait « expériences paroxystiques ». Il venait de compléter sa théorie sur les besoins humains en lui ajoutant le besoin de spiritualité, après avoir travaillé d’une manière exhaustive et minutieuse pour démontrer que les personnes qui vivent de telles expériences en tirent un bénéfice personnel considérable, et que nos dimensions spirituelles sont un aspect essentiel de la structure de la personnalité. Il a été littéralement fasciné par mes travaux et mes conclusions sur la nature transcendante de l’esprit humain, et m’a invité à participer aux réunions de son groupe de psychologie humaniste. Un jour, j’ai suggéré que, pour mieux comprendre pourquoi notre psychisme est capable de transcender les limites de l’espace et du temps, il fallait aussi tenir compte des recherches en neurophysiologie, en biologie, ou en physique quantique. C’est alors que j’ai suggéré de fonder une nouvelle école, la « psychologie transpersonnelle » – c’est-à-dire qui va « au-delà du personnel ».

Comment ce mouvement a-t-il été accueilli dans la communauté psy américaine ?

Dans les institutions officielles, par l’ignorance la plus totale. Mais nous avons été soutenus par un nombre incalculable de chercheurs réputés dans toutes disciplines, y compris des prix Nobel de physique. Avec le temps, les choses ont beaucoup changé, car de plus en plus de professionnels pensent que la psychologie orthodoxe, fondée sur la théorie freudienne, qui réduit l’esprit à un dérivé d’instincts fondamentaux, donne une image limitée et déformée de la nature humaine. Penser que tout élan spirituel est une superstition primitive ou une psychopathologie dont les origines sont à rechercher dans les conflits irrésolus de la petite enfance, c’est avoir au moins trente ans de retard sur notre connaissance actuelle de la conscience.

Votre approche suscite en France un certain scepticisme, si ce n’est de la peur. Comment l’expliquez-vous ?

Parce qu’elle remet radicalement en question les anciens modèles, et que les psys français sont très imprégnés de l’esprit lacanien. Mais il faut reconnaître qu’il n’est pas facile pour un professionnel d’abandonner une théorie sur laquelle il a fondé toute sa pratique, et même son existence, pour adopter un autre système de pensée. Cependant, je vois tous les jours de plus en plus de gens prendre conscience de leur besoin de renouer avec leur dimension spirituelle, leur soi supérieur. Je pense qu’il s’agit même d’une urgence! C’est pourquoi nous sommes en train d’assister, dans le monde de la psychologie et de la psychothérapie, à un changement total de paradigme. Beaucoup comprennent maintenant que le modèle matérialiste ne fonctionne plus et que l’approche transpersonnelle réintègre l’homme dans l’univers. Cette vision globale permet un réel retour aux valeurs essentielles de la vie et de l’âme, en même temps qu’une ouverture sur ce que sera notre futur. Et je n’ai à présent plus aucun doute : la psychologie du XXIe siècle sera transpersonnelle, parce qu’elle participe à la transformation de la conscience planétaire.


Pour une psychologie du futur de Stanislav Grof
Ce livre nous permet de découvrir le bilan de quarante années de recherches scientifiques sur la conscience humaine, et pourquoi les états modifiés de conscience ont un pouvoir thérapeutique très puissant. L’avenir de la psychologie dépendra de la façon dont nous serons capables de nous dégager du carcan des théories matérialistes. L’ouvrage de référence sur le transpersonnel, accessible à tous (Dervy, “Poche”, 2009).


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